Les Belles de l'Ile (2)
"Au-dessus de l'ile on voit des oiseaux / Tout autour de l'ile il y a de l'eau" (Prévert)
De la Pointe des Poulains à Port Coton
Souvenez-vous. Le deuxième matin, 7 heures. Le jour est déjà là, installé dans les gris et dans un semblant de pluie. Il pleut ou pas ? L’écoulement du robinet du lavabo m’a trompé. Ça s’active, se bouge, s’ébroue. C’est mon camarade hyperactif. La journée sera dynamique ou ne sera pas.
En bas, à l’entrée de la salle commune où se prennent les repas, la queue des affamés est déjà formée. Les randonneurs, faut que ça se nourrisse. Ventre à pattes vaut mieux que ventre à terre (c’est une nouvelle maxime ?).
Il y a un autre groupe à la table voisine. On semble y parler de Bordeaux. Ah ? C’est de nous qu’y causent ? Certain(e)s l’ont imaginé.
Chacun a devant lui sur la table une demi baguette pour le petit déj’. J’en connais qui vont jubiler. La fleuriste me donne sa confiture (fraise, abricot) en échange je dois porter son sac. Quelle aubaine ! Marché conclu. Un homme tranquille, celui d’à côté, a passé un autre marché par lequel, en échange du petit carré de beurre qu’il va étaler sur sa longue tartine, il sera dispensé de porter le sac de sa voisine. J’ai encore gagné ! à l’autre bout de la table, d’autres marchés sont peut-être conclus. Je serais curieux de les connaître, mais j’ai oublié mon cornet acoustique et j’ai pas l’oreille élastique.
Départ, comme hier, pour la pointe des Poulains. On ne s’en rend pas compte, mais quelle organisation ! Applaudissons.
A l’arrivée, on s’aperçoit que le paysage est un tantinet changé depuis la veille. Sarah Bernhardt nous accueille toujours dans son jardin, cette fois avec des fleurs et des feuilles d’acanthe, mais nous nous éloignons de ces lieux charmeurs pour nous diriger un peu plus loin vers de grosses falaises couvertes de lichens orangés qui plongent abruptement dans l’eau salée. Ah ? Arrivé là, tout changerait-il donc ? Mais, pluie et vent nous giflent et on n’y voit rien. Par contre, on entend des cris. On n’a jamais idée d’où vient le changement ! Hélas, ce sont toujours les mêmes mouettes qui se rassemblent et nichent sur ces falaises ! A les regarder de plus près, ces falaises, on constate que leurs sommets arrondis sont couverts d’herbes rases, tissées très serrées les unes contre les autres, ça fait un tapis épais, élastique, et très vert. Qui fait le ménage ? Madame la pluie et Monsieur le vent, à parité égale (l’époque le veut et c’est peut-être là le changement). La mer, qui pénètre la terre, y a installé des grottes pleines d’ombres grondantes. La lumière semble remonter du fond de sable clair où elle fait des taches tantôt bleues, tantôt émeraude, dès que le soleil, la pluie cessant, peut s’y glisser (ça change, c’est donc vraisemblablement le changement annoncé).
Au même moment, sur le sentier côtier qui longe les falaises, les randonneurs passent du poncho noir, gris ou bleu-nuit à des tenues colorées qui les font ressembler à des anémones de mer. Ah ben, voilà donc ce qui change ! Mais d’où vient la métamorphose ? On sait de source sûre que les Bretons se transforment comme par magie en anémones de mer après l’absorption de force chouchen, cidre et hydromel. Je tiens ce témoignage d’une buveuse de cidre rencontrée dans une taverne aux murs peinturlurés de fascinantes images. Je vous conterai bientôt l’histoire. Mais comment des randonneurs de la région viticole des Graves ont-ils pu se changer en anémones de mer ? Est-ce d’avoir mis le pied sur le sol breton ? Des trognes avinées secrètement glissées au sein de la cohorte s’étaient-elles mises à fleurir ? Faudra-t-il accuser cette toute petite portion de l’humanité de se livrer aux plaisirs coupables, ô combien, de la boisson ? Sinon pourquoi cette comparaison avec l’anémone de mer (sorte de polype mou et urticant plus connu sous le nom d’actiniaire) ? Je ne sais. En tout cas, pas de quoi signaler à la vindicte des sociétés de tempérance mes aimables compatriotes des Graves ! Cette métaphore (propre à étonner le lecteur ignorant des choses poétiques), a fait un gros pâté sur ma page. Je m’accuse déjà de négligence, et par malheur, je n’arrive plus à mettre la main sur mon effaceur de métaphores.
Voilà-t-y pas que pendant que je cherchais mon effaceur, la petite troupe de marcheurs avançait le long des falaises, sous un soleil mêlé de pluie. Pas une minute de répit alors !!!
Le marcheurs marchent pendant que les mouettes tournent dans le ciel au dessus de la mer, s’apostrophent dans un langage que je ne vais pas vous traduire : vos chastes oreilles en seraient offensées, y a des plumes dans l’herbe, ça doit se bécoter ferme dans le coin ! Mine de rien on arrive à « Ster Vraz », (Grand’rivière : j’ai vu les rives et pas la rivière, c’est tout simplement, paraît-il, une zone très humide). Ça se situe juste avant la réserve d’oiseaux de Koh Kastell : ces emplumés qu’on avait déjà vus précédemment ne savent donc pas rester sur leur réserve ? Hé non, indisciplinés comme pas deux, ils braillent toujours à qui mieux-mieux. On peut regarder autour de soi, la Bretagne, c’est la Bretagne : fougères, ajoncs et bruyère se succèdent sur une sorte de table rase, fendue ou tailladée ici et là par des « stangs » qui sont comme les vallons de ce plateau écorché vif par la mer. Et sous l’eau (toujours aussi transparente) des champs entiers de varech s’agitent en silence. C’est pas comme ce corbeau qui croasse et qu’il n’est pas rare de voir avec son beau bec rouge. Il ne s’envole qu’au tout dernier moment quand on l’approche : c’est un « crave » qu’il ne faut confondre ni avec le crabe qui ne devient rouge qu’à la cuisson et qui n’est pas muni de bec (il en ferait quoi ?), ni avec le « cave » qui est en général plus abruti (ou moins « abouti », c’est comme vous le sentez) et qui en matière de gros rouge en connaît un rayon. Quand on passe par une réserve ortiœnologique, faut s’inssetruire, m’sieurs dames ! Le crave ne prend pas de bains de soleil, ce qui le différencie du cormoran qui vient du vieux français corp, le corbeau et marenc, marin, voilà d’où leur vient leur air de famille : de l’étymologie ! J’en aperçus un groupe. Etaient-ils grands ou huppés ? Leur corsage sombre, sombre, sombre et leur plumage luisant, luisant, luisant ne laissait rien paraître de leur appartenance sociale. Si le cormoran a l’œil torve et l’aile tombante, c’est parce qu’il pêche comme les crapauds, en se laissant tomber du ciel dans l’eau.
ça y est, on vient de passer l’Apothicairerie (dites-moi que c’est pour y soigner des individus de ma sorte). « A-po-thi-cai-re-rie », un mot dont on ne voit pas la fin comme dit mon camarade. Il a fallu nous y mettre à deux pour le lire au complet sur la carte. Signalons à toutes fins utiles que le « camarade » est celui qui partage la même « camera » – italien - que moi et non pas la même « cama » - espagnol - (à supposer qu’il ne soit pas expert en toutes sortes de langues, je saurais bien lui apprendre la différence : au prix d’un peu de pédagogie). Nous voici à une plage, il faut changer de direction et remonter vers la route pour arriver à Borderun (ou Borderune), lieu de rendez-vous de notre « repas pique nique » qui était réconfortant et pas mauvais du tout. à Borderun (ou Borderune), on nous a apporté des haricots verts et du pain en quantité plus que suffisante ! à Borderun (ou Borderune), un homme d’armes nous a offert du vin des palus : trop aimable, jeune homme ! A Borderun (ou Borderune), il y avait un chemin à l’abri des regards qui s’enfonçait derrière une maison au bord d’un pré : c’était un chemin de randonnée, alors nos randonneuses s’y sont cachées après l’avoir emprunté dans un sens, tandis que des randonneurs étrangers avaient décidé le matin même de l’emprunter dans l’autre, il se sont rencontrés, rougissants, vers midi trente environ. A Borderun (ou Borderune), il y avait un tumulus constitué par un ancien dolmen, même pas vu. à Borderun (ou Borderune), un très jeune apprenti pirate s’est caché derrière les jambes de son « papi » à notre arrivée. A notre départ, s’étant aperçu que nous ne représentions pour lui aucun danger, il s’est mis à nous tirer dessus à coups de laser virtuel : « Fshshshui ! fshshshui ! ». On lui a tourné simplement le dos ce qui signifiait certainement : « Même pas mal ! ». Et voilà un pirate vexé. Belle-Ile-en-mer est plein de parties de cache-cache étonnantes.
En repartant on a traversé des champs couverts d’armeries.
Le monde est grand parfois, trop grand pour celle qui s’aventure sur les éperons rocheux au péril de la mer. Le vent soufflait encore et toujours dans les cheveux des Belles de l’Ile. Certaines s’étaient coiffées d’un charmant bibi ou avaient ceint leur front (ça est une élégante formule, vous ne trouvez pas ?) d’un turban blanc (qui est élégant aussi, j’en conviens).
Ça montait et ça descendait : ça montait en glissant, ça glissait encore plus en descendant. On ne savait plus si on montait, si on descendait, on glissait, voilà tout. On posait les pieds sur l’herbe quand il y avait de l’herbe et quand il n’y en avait pas on aurait aimé qu’il y en eût. C’est là qu’on s’aperçoit que le paysage se fout de ce qu’on aimerait avoir ou pas. « Glissez mortels, N’appuyez pas » dit le poète (De Roy), mais comment ne pas appuyer ? Donnez-moi la recette ! Mon corps m’échappe, mon pied me fait défaut, ma tête tourne et me voilà le cul par terre. Je suis bon pour le bain de boue à Belle-Ile en Mer ! La prochaine fois j’irai à Cambo-les-bains, c’est moins loin.
Evidemment il y avait un bouquet de bruyère en fleurs qui nous attendait, charmante attention pour les culs terreux que nous étions devenus. On a quand même gagné Port Coton, il pleuvait je crois, sur mon bouquet de marguerites qui avait mauvaise mine comme si c’était l’hiver.
Au Palais le soleil est revenu, on a dû faire un peu de shopping et puis on s’est arrêté à un bar. Pour un petit coup de cidre. Il n’y avait pas de bière « Morgat », l’homme d’armes à jugé que c’était un comble !!! Le soir tombait. Derrière les rideaux bellilois, tirés à quatre épingles, on voyait passer des ombres. L’homme d’armes avait disparu. Lui et mon « camarade » avaient trouvé, ont-ils raconté, une bretonne remarquable qui tricotait de superbes rideaux de dentelle, faits d’une mousse de coton immaculé. Voilà pourquoi ils s’étaient attardés, fascinés par cet art ignoré. J’ai compris, quand j’ai cru les apercevoir attablés au « Verre à pied », que c’est par cette métaphore que l’on pouvait désigner la bière « Morgat » et sa mousse.
On est remonté (encore monter) jusqu’à « la haute Boulogne » le quartier dans lequel dès 1902, le Ministère de la justice avait établi une colonie pénitentiaire pour mineurs « délinquants avec une école de matelotage qui ne fut définitivement fermée qu’en 1977. En 1934, une célèbre révolte des enfants avait fait connaître au monde entier les conditions de détention. Jacques Prévert (« La Chasse à l’enfant ») et Marcel Carné (La Fleur de L’âge qui s’était d’abord appelé l’Ile des enfants pedus) ont rendu un hommage aux jeunes de cette période de l’histoire de Belle-Île. Les bâtiments de la Haute-Boulogne (Le Palais), en partie rénovés, sont occupés depuis 2009 par différentes structures associatives
Ce poème de Jacques Prévert évoque la mutinerie d'août 1934. Après le tabassage d’un pupille par des moniteurs, les jeunes détenus se sont soulevés et enfuis. Une prime de 20 francs a été offerte à quiconque capturerait un fugitif. Cette mutinerie a déclenché une campagne de presse demandant la fermeture de bagne d'enfants.
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Au-dessus de l'île on voit des oiseaux
Tout autour de l'île il y a de l'eau
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Qu'est-ce que c'est que ces hurlements
Bandit ! Voyou ! Voyou ! Chenapan !
C'est la meute des honnêtes gens
Qui fait la chasse à l'enfant
Il avait dit j'en ai assez de la maison de redressement
Et les gardiens à coup de clefs lui avaient brisé les dents
Et puis ils l'avaient laissé étendu sur le ciment
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Maintenant il s'est sauvé
Et comme une bête traquée
Il galope dans la nuit
Et tous galopent après lui
Les gendarmes les touristes les rentiers les artistes
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
C'est la meute des honnêtes gens
Qui fait la chasse à l'enfant
Pour chasser l'enfant, pas besoin de permis
Tous le braves gens s'y sont mis Qu'est-ce qui nage dans la nuit
Quels sont ces éclairs ces bruits
C'est un enfant qui s'enfuit
On tire sur lui à coups de fusil
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Tous ces messieurs sur le rivage
Sont bredouilles et verts de rage
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Rejoindras-tu le continent rejoindras-tu le continent !
Au-dessus de l'île on voit des oiseaux
Tout autour de l'île il y a de l'eau.
Jacques Prévert (Extrait de Paroles, éditions Gallimard)
Epilogue
Elles sont redescendues à la ville. Je les ai suivies. Elles sont passées par la maison des écluses, puis après deux ou trois petits tours dans les ruelles désertes, elles sont allées droit vers une crêperie : la Sarrazine.
On les a bien reçues : il y avait des crêpes flambées au rhum, des crêpes au chocolat, des crêpes avec des îlots de chantilly. Beaucoup de chcolat, beaucoup de chantilly. Au retour elles ont parlé de leurs jeans qui étaient un peu justes aux fesses. Je m'instruis.
Le RDD
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