Bref regard sur le marcheur inexistant
C'était devant un verre de bière. Il m'a avoué : je suis un moins que rien. Mais je peux bien vous dire, maintenant que je suis devant cette belle blonde (je parle de la bière qu’on vient de me servir grâce à vous), oui, puisque vous me le demandez, je peux vous dire, qui est le marcheur inexistant. Vous êtes bien randonneur, vous, n’est-ce pas ?
On peut voir ce marcheur inexistant sur plusieurs sentiers à la fois. On le dit. On dit aussi, « toujours en fin d’après-midi, toujours le dimanche », on dit : « quand le jour baisse, c’est son heure ». Il marche avec un grand chien noir à ses côtés et semble aller inexplicablement à reculons. Ceux qui, après de longues randonnées, arrivent épuisés au gîte, hésitent à faire savoir qu’ils l’ont rencontré. Certains avouent avec prudence qu’il se tenait à la lisière d’une forêt. D’autres qu’il est apparu sur un pont, seul, une canne de fer à la main, le dos tourné aux marcheurs qui s’avancent sous la pluie ou le soleil. Il disent tous qu’il ne fait pas un geste quand on le dépasse, il ne salue pas, ne prononce pas un mot, ne répond pas quand on lui adresse la parole. Si on se retourne pour le dévisager c’est toujours sa nuque complètement rasée que le regard rencontre. Après qu’il les a frôlés, les randonneurs poursuivent leur route d’un pas plus rapide. Il se demandent entre eux : « Pourquoi est-il là ? ». Beaucoup, jaloux de ne pas l’avoir croisé sur leur route, affirment avec aplomb qu’il n’existe pas. Ceux-là sont les plus nombreux. Ils comparent sa légende à celle du hollandais volant et quant au grand chien noir qui l’accompagne, ils disent que c’est le diable lui-même. Il faut avoir beaucoup cheminé comme je l’ai fait pour parler de lui en connaissance de cause.
Je ne suis qu’un cueilleur de champignons, à l’occasion voleur de poules, buveur de bière dès que je rencontre un vieux pote (ou un homme compréhensif comme vous l’êtes Monsieur) et je me traîne (oh, depuis si longtemps !) de galères, en galères ; pourtant je peux vous dire que ma misère à moi est préférable à son inexistence à lui. Elle est terrible. Terrible comme le choc de sa canne de fer heurtant le pavé.
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