Le Soulor
Commençons par le gîte. C'est un chalet. En face du chalet, la montagne : c’est donc un chalet de montagne. La montagne ? les Pyrénées. C'est tout blanc, c'est tout froid, on peut apercevoir trois taches de bleu dans le ciel. Si on s’arrête aux apparences, l'arrivée est banale, un peu décevante. Mais les apparences restent des apparences. Donc passons : on n'était pas venu que pour le paysage.
Le 1er jour, l'après-midi, le soleil était au rendez-vous.
Oh, rien qu’un petit soleil, c'est déjà bien. Pour continuer dans l’agréable, on monte une côte, doucement. On arrive devant une grange ancienne, même pas retapée. Voilà qu’on découvre une clé rouillée cachée dans un trou de mur près de la porte. Personne ne cherche à ouvrir la porte : preuve d’une curiosité sans défaut. Plus loin une autre grange (encore plus ancienne d’apparence) toute écroulée : pour celle-là on ne pense même pas à chercher où était la clé. Stéphane désignait le paysage devant nous. Il nommait les lieux. Que vous avez retenu ? Dites ! Ça me fait penser à des vacances d’été dans les Pyrénées, il y a très longtemps, il y a même très très longtemps. La maison était au pied d'un bout de montagne et, parce que le sommet de la montagne était arrondi, ma mémoire fautive m’a toujours glissé ce nom, « la butte » mais c’était peut-être « la Bugette » à moins d’avoir confondu avec un autre lieu, d'Auvergne. Qui se souvient vraiment des noms de lieux ?
Qu'est-ce que je raconte ? C'est pas un compte rendu de randonnée ça ! Pourtant, que la montagne est belle !
Après cette halte près de la grange abandonnée où l'on a mangé nos sandwiches (sur ces hauteurs nous restions terre à terre), on est reparti après que quelques unes aient comploté un rassemblement derrière.
En partant, ça descendait, ça « gadouillait » même, mais on a l'habitude. Après cent mètres parcourus sur les bords d'un champ et dans le vent, on s’est mis à gravir sérieusement les chemins. De plus en plus fort. Ceux qui étaient arrivés la veille avaient pu s'exercer à la marche le matin : ils montraient l’allure bronzée des sportifs aguerris contrairement au groupe de nouveaux pâlichons que nous étions. On faisait figure de troupeau perdu. Et puis la neige est arrivée. Avant (je crois que c’était avant, en tout cas c’était à l’heure du goûter), il a fallu s’abriter dans une cabane en tôle qui tenait du refuge pour animaux et pour randonneurs égarés. Sur les murs de tôle il y avait un nombre assez impressionnant de graffiti noirs qui renouaient avec la littérature de base : « Lulu aime Lili pour la vie » (espoir trahi qui est la base de tout bon roman). De toute évidence l’art rupestre des grottes de Lascaux ou celui de la grotte Chauvet est bien perdu. Mais comme j’étais affamé, j’ai pas tout lu la prose à lulu (ventre affamé n’a pas plus d’yeux que d’oreilles). Merci, au passage, à celle qui m’a donnée une compote et merci à celle qui m’a donné une madeleine « bijou ».
On est remonté encore jusqu’à atteindre un bâtiment qui ressemblait à un hôtel (à travers la vitre on pouvait voir qu’on y vendait des cartes postales et sous le hangar un « scooter des neiges » était abrité). On en a profité pour se couvrir un tantinet davantage et on est entré dans la forêt où l’on a cru être à l’abri du froid. On a tenté de jouer avec la neige, histoire de faire des boules. L’hypoglycémie a guetté une des randonneuses, on a attendu quelques longues mini-minutes pour trouver des pâtes de fruit au fond d’un sac. On est passé deux fois devant le même carrefour aménagé de tables de pique-nique. La seconde fois ils avaient mis une nappe de neige blanche mais ils avaient oublié d’allumer les bougies. Ça faisait un brin radin. Pendant la descente du retour, les pentes, naguère brun-vert, avaient été glacées, blanchies et on avait fait disparaître toute la gadoue. Les offices de tourisme s’y entendent très bien en montagne pour supprimer en un clin d’œil les apparences les moins agréables : arrivés au bout de la boucle, la vieille grange écroulée de midi s’était transformée en jolie carte postale, ruisselante de neige, témoignant du passé.
A l’auberge du Soulor on a pu troquer nos godillots gelés contre des « crocs » de toutes les couleurs et fourrés : c’était bien agréable. On s’est réchauffé au salon grâce à un sympathique feu de bois qui nous attendait et aux apéritifs qu’on nous a servis avec générosité.
Le souper était « au top » (ça se dit, ça ?) : de la soupe de pois (cassés ?), du « Baeckeoffe » de (vrais) fromages pyrénéens, des fruits et des gâteaux (Hmmm).
Mais le baeckoffe, c’est quoi ? Le baeckeoffe, plat alsacien à l’orthographe exotique (au début je croyais que ça s’écrivait plus simplement békof) , est un mélange de bœuf, de mouton et de porc, cuit sur un lit de pommes de terre, d’oignons et de carottes. On a longtemps discuté de la qualité de ce bon pot-au-feu (peut-être en discute-t-on encore). La présidente servait, cherchant dans le plat les oignons et une queue de bœuf qu’elle imaginait longue : elle l’a dit. On a pensé qu’elle considérait que la longueur de la queue était en proportion de la tablée qu’elle avait sous les yeux (quatorze personnes à rassasier). De ces objets fantasmatiques que sont l’oignon et la queue, on l’a laissé imaginer ce qu’elle a voulu. On a oublié d’évoquer la carotte. Tout ça c’est de l’esprit mal placé qu’elle a rétorqué : dieu me patafiole, il fallait bien le lui laisser croire.
La fin de soirée a été confuse : quelqu’un, pris de malaise est tombé de sa chaise. Une pâleur impressionnante. Puis ça s’est arrangé. Pourtant la nuit n’a pas été sereine pour tout le monde.
Le lendemain matin en comptant Stéphane on était douze. Froid, neige et brouillard c’était le décor dans lequel le groupe devait évoluer toute la journée. Ne sont partis que les valides, C’était presque du Victor Hugo auquel j’en appelle pour dire notre épreuve (attention c’est du Hugo modifié*).
*
Il neigeait, il neigeait toujours ! La froide bise
Sifflait ; sur le verglas, dans des lieux inconnus,
On n’avait pas de pain et on allait fourbus*.
Ce n’étaient plus que morts-vivants, sortis de terre* :
Pareils au* rêve errant dans la brume, au* mystère,
Au long défilé des* ombres sous le ciel noir.
La solitude vaste, épouvantable à voir,
Partout apparaissait, muette vengeresse.
Le ciel allait* sans bruit avec la neige épaisse.
Certains s’agenouillaient devant des dieux anciens :
Leur prière allait-elle adoucir leur chagrin ?
Les portes de l’Enfer s’ouvraient sous un ciel blanc
Le sang des trépassés irriguait des étangs.
Bref on a rien vu du lac de Soum même si on a pu y accéder grâce au GR 101 (c’est un randonneur expérimenté qui m’en a causé et m’a même qu’il m’a montré les balises, ce baliseur). N’ayant rien vu de réel il a fallu imaginer ce que ça pouvait être qu’un lac de montagne sous cette lumière spectrale. Frissons assurés (mais l’atmosphère était glaciale).
On s’arrêtait de temps en temps pour regarder le paysage : « Ici, par beau temps vous verriez un paysage merveilleux. Là, ce sont les cimes. Le pic de Berbeillet peut-être ? à moins que ce ne soit la Piquette de Courette ? Le pic de Bazès ? Celui du Soc ou, pourquoi pas, celui de Mondragon ? Plein de choses à voir et on n’entendait que des noms : peut-on retenir une liste de noms de lieux, même élevés, même célèbres ? Vous vous contenterez du fabuleux. Mais je crois avoir au moins compris ce que signifie « la blancheur hivernale ». Et Stéphane répétait, tout guilleret, tandis que le vent soufflait à nous couper le souffle : c’est l’hiver ! c’est l’hiver ! Tous nous étions bien contents d’avoir, enfin, un temps de saison. Pourtant un regret parfois pointait : ne pouvait-on pas raquetter hors de saison ? Ce serait-y pas mieux pour poser longuement, lentement son regard sur des sites panoramiques sans se geler les miques (ancienne orthographe) ? Moi je dis ça mais j’ai rien dit : je demande c’est tout.
Bientôt une cabane de rondins est apparue pleine de stalactites de glace. Quelqu’un avait dû déplacer celle dans laquelle Charlot et Big Jim trouvent refuge dans La Ruée vers l’or. On pouvait craindre d’y rester plusieurs jours : alors la Faim n’allait pas tarder à se faire sentir, on tirerait à la courte paille pour savoir qui, qui, qui serait mangé et je ne voulais pas finir comme le dernier des moussaillons. Je me suis rassuré un peu en me rappelant que la chanson dit que « le sort tomba sur le plus jeune », mais à voir les dents acérées de L. j’ai quand même craint le pire pour mes jarrets.
Quand on entre on a une impression de chaleur. J’apprends qu’il ne fait pourtant que moins six ! Mais lorsque dehors la température ressentie, avec le vent en prime, avoisine les moins vingt degrés, moins six c’est quasiment tropical.
- On a mangé le pâté et le boudin béarnais ( ?) sans même se rendre compte que c’était froid.
- On a bu (c’était pas du schnaps, pourtant ça aurait dû.
- On a admiré les parois pas rupestres.
Quelques randonneuses ont dû tenir un nouveau conciliabule derrière : ce besoin de conférer est irrépressible. Moi qui fais des conférences je sais de quoi je parle, enfin pas toujours (sic) !
On est reparti dans le vent, la brume, le froid (finalement le froid, ça se supporte). Le brouillard, s’effilochait de plus en plus. On a pu apercevoir des pentes de montagne mais toujours sous la neige. Et puis en descendant, inévitablement, des arbres sont apparus. Des Epicéas, des Sapins, des Mélèzes, et même des Pins sylvestres avec leurs troncs d’un bel orangé. Le Baliseur balèze nous a raconté une belle histoire de roitelet très morale et qui explique pourquoi le Mélèze perd ses aiguilles pendant l’hiver. Il la « reracontera » la prochaine fois au coin du feu. C’est étiologique à souhait.
On a rencontré des randonneurs-raquettes qui montaient mais en prenant les chemins de traverse. Ils n’ont pas voulu nous voir. Enfin on a aperçu l’Auberge du Soulor qui avait pris les allures du gîte de montagne gris, sombre froid mais très hospitalier. Certaines se sont roulées dans la neige de plaisir ! (je ne donne pas les noms).
Et puis on est parti.
Le RDD
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