VILLEGOUGE,
Un matin de chiens
Connaissez-vous Le Pays où l’on n'arrive jamais ? C’est un roman d’André Dhôtel, il date de 1955, il a reçu à l’époque le prix Femina. Ce dimanche où l’on devait randonner autour de Villegouge nous serions passés sans le savoir à travers le pays où l’on n’arrive jamais. Je vais vous raconter comment et pourquoi.
7h45 place de la mairie, Beautiran. Deux randonneurs se font des signes désespérés : où sont les autres ? Seraient-ils tous passés à Faleyras avec armes et bagages ? Ni l’un ni l’autre n’a la réponse.
« On y va ?
- On y va !
- Un instant ! je dois retourner sur mes pas. J’ai oublié mes chaussures de marche. Il faut que j’aille les récupérer chez moi.
- Déjà de retour avant d’être parti, mais on n’y arrivera jamais ! »
Comme acte manqué on ne fait pas mieux.
Ça y est, enfin c’est parti. Pluie, pluie, pluie. A la hauteur de Saint-André-de-Cubzac (ou à peu près) germe l’idée que si ça continue comme ça, on retournera, et cette fois pour de bon, sur nos pas : à nous le farniente dominical ! Il tombe des seaux, le paysage reste derrière son rideau de pluie, inchangé, comme si on n’avançait pas. Sur l’autoroute un type en chemise fait du stop. Il semble ne savoir ni d’où il vient... ni où il va. Arrivera-t-il un jour et où ? Peut-être ne sait-il pas qui il est ? Sa destination ne sera apparemment pas celle qu’il espérait, puisque la voiture de gendarmerie qui nous suit s’arrête pour le prendre et lui communiquer vraisemblablement son identité. Il aurait dû savoir qu’on ne fait pas de stop sur l’autoroute : interdit ! Mais en chemise ? Mais sous la pluie ? On se demande quelle raison a pu l’amener là. La vie est pleine de questions plus ou moins métaphysiques auxquelles on ne peut pas répondre. Un pékin en chemise (elle était mauve) qui fait du stop sous la pluie (si bien que le tissu tout trempé lui collait au corps), perdu sur le bord d’on ne sait quelle autoroute, c’est de la métaphysique. La pluie qui, un dimanche de février, tombe d’un ciel plombé de nuages, sur on ne sait quel pays, c‘est de la physique. Voyez-vous la nuance ? Non ? Tout comme moi.
Ah, voilà un village que je connais. La dernière fois que j’y suis passé c’était jeudi dernier. A l’entrée du village un panneau indiquait Villegouge. Il y avait une manifestation pour une école menacée de fermeture. Mais des souvenirs bien plus anciens reviennent. Dans ma mémoire, ça se brouille. Sur le parking quelqu’un(e) nous attend, ça doit être le lieu de rendez-vous. On sera donc trois. Adieu l’hypothétique retour sous la couette ! On n’est jamais sûr de rien.
La pluie cesse. Les nuages se font plus clairs. Le chemin descend et puis monte. La routine s’installe. Mais non, pas la routine. Je souviens une fois encore que je suis déjà passé là, peut-être deux ou trois ans auparavant, quand ces champs étaient noyés sous l’eau et que les ruisseaux étaient intraversables
Les deux chiens aboyeurs de jeudi (jour de la reconnaissance) sont toujours pès du grillage de leur prison. Ils l'arpentent en rage de long en large.
« Ils ne sont pas polis ! Un bon gardien doit rester silencieux jusqu’au moment où l’intrus pénètre sur son territoire. »
C’est bien vrai, mais ils continuent leurs aboiements : pourquoi les chiens ne roucoulent-ils pas ? Une qui ne roucoulait pas jeudi dernier c’est leur patronne. Elle avait ouvert violemment sa fenêtre et lancé à l’adresse de son chien aboyeur un « Ta gueule ! » bien senti. L’éducation se perd. Mais l’homme, qui vaut bien le chien, sait aussi aboyer sans passer par la case « éducation ».
Je tourne mon regard vers ce pigeonnier que j’avais ignoré jeudi dernier : c’est pourtant là que ça roucoule « en vrai ».
Le chemin ne s’améliore pas. Dans le monde réel, comme dans le monde virtuel tout converge pour nous conduire à l’égarement. Ce bateau dans une cour de ferme est-il bien conforme au réel? On touche pourtant le monde réel du bout de la chaussure quand, sur le terrain, le bain de pieds se confirme comme un vrai bain de boue : on n’est pas des chevaux de labour (certains ont laissé des traces ici ou là) mais ça s’enfonce, c’est sûr. Il faut lever la jambe pour faire le moindre pas, même quand on en a pris l’habitude avec le stage raquettes ! Mais ici, la glaise colle plus que la neige. Dans le monde virtuel, le GPS renâcle à montrer la bonne route, qu’on lui fasse les yeux doux ou qu’on fronce les sourcils. Et puis il y a ces indications qui font rêver : des petites annonces du genre « propriété privée », « chemin privé passage interdit », se multiplient. Le monde devient tout riquiqui grâce à Monsieur Bricolo qui a dû proposer un stock d’affichettes en promotion et apparemment ça s’est bien écoulé et nous, hé bien on ne passe plus. Mais rengainons notre mauvaise humeur, le soleil revient avec ses éclaboussures de lumière.
N’empêche, c’est le matin des chiens (mâtin, quels chiens !). Chacun prétend nous intimider à sa façon : celui-ci s’agite et hérisse le poil toutes canines dehors, celui-là nous observe d’une œil torve. Il paraît que le mot « cynique » viendrait du mot « chien » en grec (c’est que Grecs ou chiens, ils ont mauvaise réputation partout : quel monde !).
Plantée au milieu des vignes, toujours debout, quoique depuis longtemps ruinée, une église se cache un peu parmi les branches d'arbres, se dresse tantôt sur le ciel gris, tantôt sur le ciel ensoleillé. On s'est arrêté dans un décor de campagne rase, et on a posé les bâtons de marche sur des clôtures, la carte y est suspendue aussi au gré du vent. On se contente d’une pomme, de deux ou trois fruits. Évitons la fringale avant de reprendre la route.
Et la route descend parmi les feuilles, remonte, argileuse à souhait, pour se faire terrain de glissade. Arrivé en haut, on s'attend, on se rejoint et on repart. On croise un groupe d'une quarantaine de randonneurs auxquels on a réussi à ne pas se mêler, car après tout s'est -on demandé, où vont-ils ? Savent-ils quel pays perdu ils prétendent atteindre ? Ils ont disparu dans la faille que nous venions de gravir. Le pays était de plus en plus tartiné de fange, de moins en moins fréquentable, on ne se reconnaissait plus, on a été entraîné dans une direction que l'on n'avait pas prévue, perdus entre les piquets de vigne qui nous ont servi accessoirement à décrotter partiellement les chaussures emmitouflées de gadoue. On a retrouvé le stade de la commune, un ruisselet inaccessible se tortillant avec peine entre des berges profondes : le nettoyage des godillots se fera plus tard !
La montée dans une jolie propriété gardée par un chien déchaîné nous a fait presser le pas vers le clocher qui se présentait à nous sous une face inconnue. C'était la dernière montée, bizarrement parsemée de confettis, mais nous n'étions pas à la fête pour autant. Avant de rejoindre l'église on a longé le parking adjacent au cimetière. Les municipalités en général s'orientent vers une philosophie pratique dans laquelle, que ce soit le supermarché ou le cimetière il faut favoriser le déplacement en automobile. Le déplacement à pied est juste bon pour des randonneurs qui vont bientôt quitter avec regret ces lieux étrangement mélancoliques et dans lesquels ils ne se sont pas reconnus. Ils laissent sur le bitume des petits paquets de boue rapportés du fin fond de l'entre-deux-mers (était-ce l'entre-deux-mers ?), dernières traces de l'aventure. Elles s'effaceront bien vite avec la pluie que le ciel va bientôt apporter. Je sais maintenant pourquoi ce pays est celui où l’on n’arrive jamais. C’est le pays où fonctionne admirablement bien la gigantesque machine à laver de la pluie. À mesure qu'on avance, s'efface le souvenir du pays traversé, il ne reste que des bribes : une jolie maison isolée, un étang perdu au milieu d'une peupleraie, un transformateur que la carte indique et qui devrait permet de savoir si l’on peut tourner à gauche ou à droite, c'est à votre bon cœur m’sieurs dames! La traversée d'un champ ressemblant à tous les champs déjà traversés, en bref c'est le pays de confusion totale, de la confusion mentale. Allez donc vous retrouver dans ce pays-là ! Un pays qu’on ne peut qu'inventer, et dont on repart confus. L'Amiral en me montrant le GPS qui nous a servi de guide m'a dit :" regarde on n'a même pas fait une boucle: entre là et là tout est "blanc", lavé, nettoyé".
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LE RDD
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