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17 Août 2012, 20:46

par chantalin52 17 Août 2012, 20:46

LES BELLES DE L'ILE (4)

 De la pointe du Skeul au Palais

      

PROLOGUE

Cette fois, le RDD commencera par ne parler de rien. Parler de rien, voilà qui lui paraît bien ! Ce qui  lui paraîtrait mieux encore serait, dit-il, de parler de presque rien.

Je n'y crois pas un instant! Et pourtant, faire entendre le plus en ayant l'air de ne rien dire ou, mieux encore posséder l’art de ne rien dire et éviter ainsi de soûler le brave public, serait le grand chic. Avoir l’art du presque rien serait le très grand chic, car « le meilleur de la technique est dans le point de suspension [1] » et le presque rien se trouve dans les points de suspension.

Ici même, quelqu’un l’avait dit : « Belle Ile ? De l’eau et des rochers, points de suspension… » et Claude Monet n’aurait pas su mieux dire.

Mais hélas, le RDD est tout sauf laconique!

Ce bavasseur, a cru bon d’empiler des mots sur des phrases. Ri-di-cule ! Son verbiage me tuera.

« Que dire ? » est, à ses yeux, une question trop commune à laquelle il prétend savoir répondre, mais « comment ne rien dire ? » (ce dont il est incapable) lui paraissant bien plus compliqué, le RDD  a voulu , une fois de plus et malgré mes bons conseils, essayer le compliqué. Laissons-le donc divaguer.

Par exemple, dit-il,  le 7 juillet je n’ai rien dit de ce qui s’était glissé derrière la jetée qui ferme le port du Palais, à la faveur de la nuit tombante. Ancré au large de Belle-Ile, ce trois mâts avait parcouru toutes les mers du globe. Parmi nous, certains l'avaient reconnu et nommé comme un événement, moi, je n’en ai rien dit. Et voilà que je viens d’en presque parler. C’est comme une glace au cassis qui fondrait au bout de la langue sans qu’on en ait pu saisir le goût. Rageant, non? J’allais le dire..., je l’avais au bout de la langue et puis…

Et puis...

Vous voyez : « le meilleur de la technique est dans le point de suspension ». Parfois ne rien dire c’est mieux.

Je n’ai pas su dire comment le 8 juillet, entre Sauzon et Le Palais, après la pointe de Taillefer, un événement sans aucun intérêt avait retenu mon attention: des vacancières, (n’en disons rien), remontaient d’une plage. Nous y descendions. « Ça ne mène nulle part » ont-elles dit, alors nous avons rebroussé chemin pour les suivre. Pourquoi ? Elles n’allaient même pas vers la « porte de secours » de la citadelle Vauban ! A les suivre ainsi aveuglément on a même manqué de peu le bon sentier ... Ce n'était rien, alors je n’ai rien dit !

Il a raison : parfois ne rien dire c’est bien mieux !

Encore un exemple. C’était le 9 juillet (était-ce le 9 ?). Sur le soir, une randodahute cherchait de la vaseline. De mémoire, j’ai connu un vélocipédiste qui demandait à un autre vélocipédiste ce que valait la vaseline pour lubrifier la chaine de son vélo. L’autre a été très négatif sur le sujet. Ça a tourné à la polémique. Ne rien dire aurait mieux valu. C’est ce que je vais faire.

Et je l'approuve, car parfois, ne rien dire c’est mieux.

Je ne vais pas multiplier les exemples !

Le 10 juillet, sur le sentier côtier, je gribouillais sur mon calepin le mouvement des mouettes quand elles volent. Comment elles tombent entre les rocs. Comment elles remontent avec le vent vers le ciel. Ce qu’elles crient. Et Monet[2] dans tout ça ? m’a t-on demandé. Lui, peignait  la mer, moi j’essaie de peigner les mouettes (hé oui !). Chacun son truc. Monet et moi on n’a rien à se dire.

Hé bien n’en parlons donc  plus. Parfois, ne rien dire c’est mieux

Et le RDD poursuit : voilà l’histoire que je vous avais promise , celle de la buveuse de cidre

(Le RDD finira bien, quoi qu’il en dise,  par nous dire quelque chose!. J'ai pris en note son histoire, insignifiante).

Voilà, dit-il : je voulais lui payer un dernier coup de cidre, en échange d’une de ses histoires de marins, elle voulait me payer une dernière bière en échange de l’histoire de ma vie. Mais je ne lui en ai pas raconté le premier mot car l’histoire de ma vie est pleine d’histoires de marins et qu’on aurait fini par se mélanger les pinceaux… Parfois, ne rien dire c’est mieux.

*

*            *

Puis il s’est mis à parler de la toute dernière journée d'itinérance.

« La pointe du Skeul est très accueillante a-t-il commencé… »

(J’aurais presque pu continuer à sa place).


« Surtout au matin, pendant ce moment si agréable où, n’ayant pas encore mis le pied hors de l’autocar qui vous y a amené, assis sur la banquette, on tente d’admirer, à travers les gouttelettes de pluie qui glissent rapidement sur la surface de la vitre, la pointe du Skeul (par exemple). Après avoir mis le pied dehors, c’est une autre histoire. Mais inutile d’insulter l’avenir : de même qu’en cas de besoin on rencontre avec plaisir un dépôt de pain dans une petite épicerie de campagne, de même on apprécie le dépôt de randonneurs sur la côte sauvage de Belle Ile. On apprécie également et inversement le ramassage de randonneurs au bord de l’épuisement à la fin de la randonnée.

Mais il leur arrive au début de la randonnée, d’avoir décidé de se ramasser tout seuls et alors… (tiens revoilà les points de suspension). Ce matin-là ils avaient justement  pris la décision de se ramasser tout seuls en respectant très scrupuleusement toutes les règles de conduite qui ne sont pas inscrites dans le livret de la fédé.

Comme :

- s’aplatir face contre terre (des gens très bien ont montré l'exemple dès le premier jour),

- item, se râper le côté gauche (certains avaient opté pour le droit : on ne partage pas tous les mêmes opinions),

- item, flageoler des deux genoux en même temps (il y a des expertes)

- item, tourner autour de ses deux bâtons par une rotation complète des deux fessiers

- item, (mais plus difficile) réaliser la rotation complète des deux fessiers avec glissade arrière en envoyant valdinguer lesdits bâtons, etc., etc., ce qui ressemble davantage aux exploits d’un skieur débutant. Mais randonnée et arts de la glisse se conjuguent parfois.

Je précise pour ceux qui sont toujours prêts à apprendre, que les règles sont aussi nombreuses que sont compliquées les figures (qui sont généralement sans aucun style).

         

 

On s’est donc « avalé » la pointe (la pente ?) du Skeul chacun selon ses moyens. Après quoi, tout le monde a compris ce que voulait dire connaître le goût amer de la victoire. Pendant l’épreuve, chacun se sentait comme une fragile coquille de noix perdue au milieu de ce presque rien que formait la grisaille et où l’on ne distinguait plus le ciel de la mer. On avançait cependant. On avançait moins vite qu’une mouette dans la purée de pois, certes, mais on avançait. Ce qu’il y avait de rassurant dans cette progression, c’est que mon « camarade » prévisionniste, qui avait auguré que la journée serait dominée par un temps serein où de longues éclaircies formeraient comme des points des suspension, nous annonçait sans rire, après avoir scrupuleusement consulté la carte, quelles étaient les prochaines  courbes de niveau etc., etc., nous affirmant que contrairement aux montagnes russes affrontées la veille, aujourd’hui, c’était tout plat. Seuls les poètes depuis l’antiquité ont ce double don : lire l’avenir, et inventer des histoires. Moi, qui ne vois pas plus loin que le bout de mes chaussures de randonnée, je les regardais attentivement, interrogateur, méfiant, « inglorious » : oui, je les regardais, ces braves godasses, et je les entendais très distinctement me répéter que chaque pas se mérite et qu’on n’avance qu’au prix du danger, ce que je vérifiais en louchant fortement du côté de la pente vers laquelle un sentiment de vertige me faisait pencher. Mes chaussures ont tenu bon, moi aussi. Parfois on faisait des rencontres. Comme ce couple par exemple, parfois associé, parfois dissocié. A la deuxième rencontre le monsieur a demandé « Vous n’avez pas vu ma femme ? je crois qu’elle a dû se perdre du côté de la falaise par là-bas

- Mais c’est dangereux par là.

- Bon, comme ça j’aurais pas besoin d’la pousser. »

On a eu des yeux très inquisiteurs. On sentait que dans la tête des dahus et des dahutes, la salle de torture, toute médiévale qu’elle était, était prête à reprendre du service pour ce genre d’individus.

 Une autre fois, c’était peut-être une heure plus tard, on le retrouve. Il cherchait à téléphoner (à la gendarmerie peut-être, faute d’avoir enfin  trouvé sa femme)  :

« Mais on ne s’est pas déjà rencontré !?

- Oui ! C’était au bord d’une falaise. Vous arrivez à capter quelque chose vous ? Moi je n’y arrive pas. »

Une belle des îles lui a répondu qu’il ne fallait pas qu’il s’inquiète : « pas étonnant, ici c’est le trou du cul… ». Cet art tout personnel de décrire le paysage environnant a un peu surpris, mais comme c’était dit avec plein de rire dans la voix on s’est quitté bons amis. Quand on est partis, le monsieur regardait la mer au pied des falaises avec un autre œil. C’est comme ça qu’on apprend à devenir poète.

   

         

 

Ne vous étonnez pas si je vous dis qu’après, ça montait et qu’encore après, ça descendait et puis que ça remontait. Les criques se succédaient aux criques et on allait de port en port : « Port Blanc », « Port Maria », « Port Victoria », « Port Andro », on a même cru voir Neptune en personne et sa famille en train d’essayer une nouvelle tenue de bain. Parfois, pour varier on passait à côté d’un fortin flanqué de ses tourelles réglementaires et niché au creux d’un bosquet pour en rendre l’accès plus difficile (est-ce l’origine de la formule « un nid d’aigle » ?). La mer avait changé de couleur elle paraissait plus riante, les pointes étaient moins pointues, les noms appelaient la douceur : « La Biche », ou encore, des plages, des vraies, s’annonçaient. Comme la « Plage des grands sables » par exemple. On en a pris la direction : c’était là qu’il fallait trouver le menu du jour. Par crainte de le manquer il avait fallu encore prendre les devants. On a tourné en rond dans un petit village fleuri de roses trémières (ce qui rappelait vaguement l’Ile de Ré) et d’acanthes. Finalement, on est arrivé près de la plage des grands sables. Un fortin plus récent que les précédents (milieu du XXème siècle environ) en gardait l’entrée, couvert de magnifiques inscriptions, appelées « tags » et de vives peintures pariétales qui sont le vrai produit de notre siècle d’images. Le menu était à la hauteur : manger un rougail saucisses à proximité de la plage faisait qu’on se serait cru à la Réunion. Des goélands plus ou moins farouches se sont invités à notre table improvisée. Je n’avais jamais vu de près les combats de goélands mais ça  ressemble assez à des combats de coqs ou à un combat de chefs : tout ça c’est volatiles et compagnie.

      

      

On a repris la route sous la bruine, on est passé sous des arches de genets en fleurs (on avait le sentiment d’une victoire, mais laquelle ?), on a longé un fortin en ruines et puis on est arrivé à l’Auberge après avoir monté une dernière côte (rude). En passant près du port on a vu une toute nouvelle façon (vraisemblablement belle-iloise) de limiter l’encombrement lié au stationnement des voitures. On a dû mettre nos chaussures à sécher dans les couloirs (preuve qu’il avait plu, pas qu’on avait changé de religion) et on est allé voir ce qu’il y avait à la cantine ce soir-là. Les tomates farcies étaient plutôt pas mal (c’était des tomates farcies, je ne me trompe pas ?).

        

 

        

On ne pouvait pas quitter ces lieux bretons sans re-visiter la crêperie « La Sarrasine ». Cidre, lait ribot et crème « Chantilly » ont coulé à flot : moi j’aime bien les soirées arrosées, quelle que soit la nature de « l’arrosage ». Le problème quand on va dans une crêperie (j’ai rien contre les crêperies) c’est qu’on ne sait jamais quand on en sort ni comment, je veux dire : comment s’en sortir la tête haute, that is the question. Il s’agit à chaque fois de repérer qui a mangé quoi et qui va payer quoi, heureusement y avait pas de « Château-Chignon », seulement du lait Ribot. Ça coûte très cher le « Château-Chignon », le lait Ribot, moins. La plus à plaindre est celle qui fait le détail de l’addition. Si par malheur elle a oublié son ordinateur portable, elle a forcément besoin de la nappe en papier : je ne sais pas si vous avez déjà essayé de vous servir d’une gomme sur la nappe en papier d’un restaurant pour faire une addition : ça énerve ! Tu demandes à chacun ce qu’il a bouffé et tout ça, et à la fin c’est toi qui  bouffes ton crayon et ta gomme. De quoi attraper une indigestion. On ne peut pas éviter les « combien ça coûte ? » et encore moins les « oui » les « non » et les « j’sais plus ». On s’en est quand même sorti. A la fin, personne n’a osé demander de nappe avec une marge et des petits carreaux histoire de vérifier l’addition.

          

 

Douche et dodo (plutôt que l’inverse). Le lendemain repris le bateau (un gros). Ça tanguait. Un peu mais ça tanguait. J’ai trouvé une place tout en bas où ça tanguait moins. Au loin, sur la mer, on pouvait voir des cormorans pêcher en plongeant. Le temps était redevenu tout gris, c’était comme la fin d’un voyage, la fin d’une croisière : on regagnait le port avec son petit paquet de nostalgie sous le bras.

Heureusement il y a la perspective des autres voyages.

En attendant il a fallu retrouver les voitures garées dans un parking privé : ça n’a pas été le plus dur. Sur le port une pâtisserie proposait de très bons Kouign’amann et un excellent far breton.

J'ai appris depuis que la variété beliloise du Kouign'amann est la "beurrée".

Ces petites gourmandises vous réconfortent en vous guérissant un peu de la blessure des départs.

*

*                *

EPILOGUE

En abordant une île on croit, à tort, en prendre possession. On la prend d'autant moins qu'elle a gardé (et gardera) une part de sa nature première, sauvage. Si on aborde une île c'est pour apprendre  (si on ne le sait pas déjà)  qu'on en repartira.

Les marins ont ce savoir. Les randonneurs doivent en tirer profit. Je les verrais bien comme des marins de terre.

[1] Alexandre Vialatte.

[2] Il est resté deux mois et demi à Belle Ile et plus exactement à Kervilhaouen du 12 septembre jusqu’à la fin novembre 1886. Il a fait un dessin et 39 tableaux.

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